Lettre ouverte


LA FIN DE 10 ANS D'ETUDES FEMMES EN FLANDRE ?

Lettre ouverte aux recteurs des Universités Flamandes

A la fin de l'année académique 2006-2007 la formation en Etudes Femmes (organisée à l'Université d'Anvers en collaboration avec plusieurs universités flamandes) n'acceptera plus de nouveaux-elles étudiant-e-s. Les étudiant-e-s actuel-le-s ou ancien-ne-s élèves pourront encore terminer la formation mais à partir de décembre 2006 aucune inscription ne sera acceptée et ce après 10 ans d'existence.

Sophia asbl, le réseau belge de coordination des études féministes, ne veut pas se résigner devant une telle situation et écrit de ce fait une lettre ouverte aux recteurs des universités flamandes.

Vous trouverez le texte ci-dessous à signer. Dans la semaine du 25 septembre il sera envoyé à la presse et aux recteurs.

Lettre ouverte

Dans les années 70, les études féministes furent la réponse au cri lancé par les mouvements de femmes pour ‘une autre université’, plaçant la connaissance critique et socialement pertinente au centre de ses préoccupations. Ces études se sont développées au cours des trente dernières années pour devenir un domaine de connaissance multidisciplinaire à part entière. Les concepts et les critiques développés dans le cadre des études féministes ont ainsi influencé de nombreuses disciplines académiques: la littérature, la sociologie, l’anthropologie, la biologie, l’histoire, le droit, l’économie, la psychologie, la philosophie, la médecine, théologie… Le travail de réflexion mené au sein de ces études concernant l’inégalité s’est avéré être un bouillon de culture essentiel pour la politique de l’égalité des chances et de la diversité et a imprégné toutes sortes d’autres organes sociaux: l’enseignement, les entreprises, les syndicats, l’aide sociale, etc.

Malgré ces résultats impressionnants, tant du point de vue académique que social, les études féministes – aujourd’hui plus souvent qualifiées d‘études de genre’ – n’ont reçu en Belgique qu’un maigre soutien. Les initiatives telles que les centres de recherche spécialisés, revues scientifiques, chaires d’enseignement et colloques qui virent le jour au fil du temps dans les universités des pays anglo-saxons et scandinaves, mais aussi aux Pays-Bas et en Allemagne, et même de manière croissante dans les pays d’Europe centrale, restèrent chez nous lettre morte. Maintenant que la seule formation académique en études féministes risque de disparaître, nous pensons qu’il est grand temps de tirer la sonnette d’alarme.

La Formation Académique Continue (VAO) en études féministes a vu le jour il y a 10 ans grâce à un accord administratif interuniversitaire entre les universités d’Anvers, Gand, Bruxelles, Louvain et Hasselt. La reconnaissance et le soutien (financier) de la part des autorités universitaires ne se sont quant à eux pas ou peu manifestés: la formation vit le jour grâce au dévouement bénévole des professeurs et survécut grâce à un subside octroyé par le Ministère de l’Egalité des Chances. La suppression de ce subside en décembre 2006 signifie également la fin du mince cadre administratif dont jouit la formation. Les organisatrices et organisateurs ainsi que les enseignant-e-s se voient donc dans l’obligation de mettre progressivement un terme à la formation avant de l’arrêter complètement. Personne ne peut s’attendre à ce qu’une formation de Master universitaire perdure grâce à la seule bonne volonté bénévole de quelques personnes enthousiastes et passionnées.

Malgré son statut précaire, la formation présente un bilan très positif après 10 ans. La formation a produit toute une génération d’expert-e-s dans le domaine de l’égalité des chances et des questions de genre. Un grand nombre de diplômé-e-s ont travaillé au sein d’organes politiques ou dans des cabinets, ou ont effectué un doctorat sur des sujets relatifs au genre. D’autres encore ont fait fructifier sur le terrain les connaissances théoriques acquises, que ce soit dans l’enseignement, le secteur socioculturel, les syndicats, les ONG, les organisations professionnelles de femmes, les entreprises, etc.

Par conséquent la question que pose la disparition de cette formation est la suivante : où ces secteurs trouveront-ils dorénavant l’expertise relative au genre nécessaire pour traiter de manière adéquate les questions concernant le positionnement divers des femmes et des hommes? De nombreux dossiers sont concernés tant au niveau politique que sur le plan plus large de la vie sociale: le débat sur les fins de carrière, la ‘féminisation’ de la pauvreté, la sous représentation des femmes en politique, aux plus hauts échelons des universités et des entreprises, et dans de nombreux autres domaines sociaux, la violence sexuelle au sein du foyer et au travail, la position des femmes issues des minorités, ou encore le fossé salarial toujours non comblé entre hommes et femmes.

La suppression de cette formation entraîne également de nombreux désavantages pour les universités – et principalement pour les nombreux chercheurs et chercheuses universitaires dans le domaine du genre, sans cesse obligé-e-s de se démarquer au niveau international dans le climat actuel de compétition toujours plus intense. Les études féministes et de genre constituent désormais une discipline établie, jouissant d’une belle renommée internationale. Aux Etats-Unis et dans d’autres pays anglo-saxons, les universités ont elles-mêmes pris l’initiative de développer les études de genre au sein de leur politique scientifique. Chaque université de renommée propose des cours et de la recherche en études de genre. Dans les pays européens les plus performants en matière d’études de genre (Suède, Finlande, Allemagne, Pays-Bas), les universités et les autorités ont œuvré ensemble pour donner l’impulsion et le soutien nécessaires aux études de genre.

La Flandre refuse-t-elle de mettre la main à la pâte, alors qu’elle a précisément l’opportunité de se démarquer dans la foulée des réformes de l’enseignement supérieur (qui prônent entre autres l’égalité des chances et la diversité)? Le départ de nombre d’expert-e-s en genre flamand-e-s vers l’étranger est aujourd’hui déjà un fait, que ce soit pour y terminer leur doctorat, y enseigner ou y poursuivre leurs recherches au sein de centres d’études de genre ou de groupes d’étude bien organisés dont on ne trouve pas trace chez nous. Cet exode concerne également les étudiant-e-s dont l’intérêt pour les études de genre a été éveillé par le biais de cours à option fort appréciés (existants également grâce aux bonnes volontés) et qui doivent, faute de possibilité, se tourner vers l’étranger (souvent les Pays-Bas).

Ce que nous demandons

Les signataires de cette lettre ouverte – chercheuses, chercheurs, personnel universitaire, actrices et acteurs de terrain et mouvements de femmes – refusent que la formation en études féministes et de genre s’éteigne sans faire de bruit. Afin de maintenir le développement, tellement nécessaire, de la connaissance en matière de genre et de rapports sociaux de sexe, afin de permettre aux chercheuses et chercheurs flamand-e-s dans ce domaine de se profiler sur le plan académique international, afin de stimuler et de soutenir la professionnalisation de la politique de l’égalité des chances dans toutes ses facettes, afin d’enrayer la fuite des cerveaux des universitaires ainsi que des chercheuses et chercheurs à l’étranger et afin de continuer à répondre à la demande en expertise de genre dans un grand nombre de secteurs, nous plaidons pour un enracinement des études de genre dans les universités flamandes. Nous demandons que les autorités universitaires et politiques prennent ici leurs responsabilités.

Après dix ans de travail bénévole et autant d’années de développement d’expertise, il est grand temps que les universités s’engagent: si chaque université finance un équivalent temps plein de membre du personnel au niveau du Personnel Académique Indépendant, nous possèderons alors les fondements permettant d’intégrer la recherche et la formation en études de genre dans les différentes facultés et de développer un pôle de compétence d’expert-e-s en genre pour la recherche et l’innovation au niveau international. Une nouvelle formation interuniversitaire à part entière en études de genre au niveau du master sera alors à nouveau de l’ordre du possible.

Pour Sophia asbl,

Nadine Plateau (présidente)
Sarah Bracke (Universiteit Utrecht, Marie Curie postdoctoral fellow)
Laurence Broze (Université de Lille 3)
Karen Celis (Hogeschool Gent)
Sandrine Debunne (coordinatrice francophone)
Els Flour (Archiefcentrum voor Vrouwengeschiedenis)
Ada Garcia (Directrice du Centre Femmes et Sociétés-Cap-Sciences Humaines asbl – associée à l'Université Catholique de Louvain)
Stéphanie Loriaux (Université Libre de Bruxelles)
Petra Meier (Vrije Universiteit Brussel)
Delphine Michel (mandataire Féderation des Etudiants Francophones)
Annemie Pernot (membre du Conseil de l'Egalité des Chances entre Hommes et Femmes)
Maria Puig de la Bellacasa (Université Libre de Bruxelles, Marie Curie postdoctoral fellow)
Sarah Scheepers (Katholieke Universiteit Leuven)
Sara S'Jegers (coordinatrice néerlandophone)

20 septembre 2006

Signer cette lettre
Lire la mise à jour de 27 août 2007

Plus d'information:
Catherine Wallemacq
coordinatrice Sophia asbl
catherine@sophia.be
02/229.38.69

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