Travail, femmes et migrations dans les Suds
Deadline: 10/09/2012
Revue Tiers Monde
(à paraître fin 2013)
Travail, femmes et migrations dans les Suds
(coordination scientifique: Natacha Borgeaud-Garciandía et Isabel Georges)
Si un nombre croissant de travaux croisent analyse du travail et féminisation des migrations, ils portent le plus souvent sur les mouvements qui vont des pays "du Sud" vers les pays "du Nord". Par exemple, parmi les études qui se revendiquent du "care", l’internationalisation du travail reproductif rémunéré et le transfert de travailleuses du Sud venues combler le "déficit de care" (Paperman, 2005: 292) des pays du Nord (alors que s’approfondit celui dont souffre leur pays d’origine) se développent au sein de l’espace académique (Chaney et al. 1989; Hochschild, 2008; Cahiers du Genre, 2006; Falquet et al., 2010; Mozère, 2005; Hirata, 2011). Un certain nombre de ces travaux intègrent les études du genre et de la mondialisation (Bisilliat, 2003; Morokvasik, 2008; Rubio, 2001). Plus rares sont cependant ceux qui traitent de la mise au travail de femmes issues des migrations de travail entre pays du Sud. Or, les crises et difficultés économiques, combinées aux différences de niveaux de vie entre pays, ont poussé de plus en plus de femmes, diplômées ou pas, à rechercher du travail ailleurs, dans des pays plus ou moins voisins de l’hémisphère Sud. Citons, à titre d´exemples, les migrations féminines de travail - entre pays d’Amérique Latine: Paraguayennes et Péruviennes en Argentine, Colombiennes au Venezuela, Nicaraguayennes et Salvadoriennes au Costa Rica ou au Mexique, etc.; - au départ de pays asiatiques : de l’Indonésie, les Philippines et le Sri Lanka vers le Moyen Orient, les Pays du Golf ou d’autres pays d’Asie (Taïwan, Corée du Sud, etc. ; - entre pays africains : du Burkina Faso, du Mali, du Nigéria ou du Sénégal vers des pays tels que la Côte-d’Ivoire, le Gabon, le Cameroun, etc. – ou entre ces continents. Ces déplacements de femmes à la recherche de travail, parfois préparés depuis l’État exportateur de main-d’œuvre (p.e. les Philippines), ont pu se développer au point de modifier substantiellement et durablement les migrations de travail (qui connaissent des phénomènes de féminisation), ainsi que certains secteurs d’emplois dans les pays d’accueil (par exemple, les services à la personne). Ces migrations s´articulent à l´important éventail de stratégies et mouvements migratoires liés au travail, "traditionnels" ou plus récents, allant des migrations "internes" vers les villes aux migrations de travail saisonnier, en passant par les migrations "pendulaires" marquées par la succession d´allers-retours entre pays ou encore les migrations "de transit", en principe destinées à n’être qu’une étape vers d’autres régions (p.e. pays du Maghreb pour l’Europe, Mexique pour les Etats-Unis), mais qui ne s’accompagnent pas moins de formes de mise au travail des migrantes. Ces processus ont tendance à modifier les représentations sociales de ces emplois qui se nourrissent à leur tour de cette double appartenance, femmes et migrantes.
Dans les mégalopoles, qui exercent un fort pouvoir d’attraction de la main-d’œuvre migrante, et où se conjuguent vieillissement de la population, emploi croissant des femmes et insuffisance des structures publiques et parapubliques, l’emploi domestique et les emplois du "care", socialement dévalorisés, absorbent une proportion significative de cette main-d’œuvre migrante, étrangère et/ou interne (p.e. Jacquet, 1998; Vidal, 2007; Georges, 2008; Borgeaud-Garciandía, 2012). Bien qu’emblématiques, ce ne sont pas les seuls: ainsi la vente à la sauvette, la couture en ateliers clandestins, la prostitution, le petit commerce, représentent-ils d’autres activités développées par les migrantes sur le territoire d’accueil (p.e. Bonacich, 1989/90 ; Green, 1997; Rizek et al., 2010). Ces activités peuvent faire l’objet de concurrence entre différents groupes ethniques et/ou la population pauvre du pays d’immigration, comme il peut exister des phénomènes de passages, de circulation et de cumuls entre ces divers emplois. Ces "carrières informelles" (Hughes, 1937), se façonnent en fonction des opportunités qui se présentent, mais également sur la base d’une hiérarchisation par les migrant-e-s concerné-e-s des activités et des destinations géographiques, ce que certains ont nommé la "mondialisation par le bas" (Portes, 1997; Tarrius, 2002; Alba Vega, 2011), sans toutefois s’interroger sur la dimension du genre de ces stratégies et tactiques multiples. Ces activités diverses, généralement caractérisées par des conditions d’embauche et de travail des plus précarisées (absence de contrat, droits au rabais, négociation nulle ou fortement inégale), constituant dans certains espaces de véritables "niches d’emploi", accueillent et guident les trajectoires des migrant-e-s, de même qu’elles peuvent les y enfermer (Lautier, 1994). Selon les pays, les niveaux d’"enfermement" ou de "ghettoïsation" peuvent toutefois varier fortement et mobiliser nombre d’intermédiaires (des organismes d’État à diverses Eglises en passant par les syndicats, ONG, organisations "mafieuses" de types variés, etc.). On observe, ainsi, parallèlement, des formes d’uniformisation des activités dévolues aux migrant(e)s (comme en témoigne l’exemple paradigmatique des emplois domestiques et du "care") et de différenciation des activités en fonction notamment de l’origine des travailleurs et des pays d’accueil. On ne peut, en outre, éviter de s´interroger sur l´impact de la "crise mondiale" sur les migrations féminines entre "pays du Sud" ni ignorer les effets "homogénéisants" de phénomènes supranationaux tels que, par exemple, l’influence des "coûts asiatiques" sur l’ensemble du secteur textile et de la couture, ou les politiques liées à la mise en place de zones de libre-échange.
